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Philippe Michon

peintre cubiste (1925-1999)

Les Godillots

Publié le 13 Septembre 2016 par jean david michon in peinture, nature morte

huile sur papier 73cm X 74 cm (1975)

huile sur papier 73cm X 74 cm (1975)

Voila, le boulot a recommencé, l'été s'enfuit et un des signes incontestables de cela, c'est que après 3 mois en sandales, il va falloir remettre des chaussures fermées, des "Godillots" bien lourds, avec les bouts en fer pour la sécurité....Mes pauvres pieds!

En France, un godillot est un terme familier mais vieilli pour désigner une grosse chaussure. Avant la Seconde Guerre mondiale, il désignait une chaussure militaire du nom d'un fabricant et fournisseur de l'armée française, Alexis Godillot (1816-1893) .

Dans les années 1960, les parlementaires gaullistes qui soutenaient sans faille le général de Gaulle et son gouvernement se qualifièrent de parti godillot, pour montrer leur fidélité et obéissance à de Gaulle. L'expression "parti godillot" et dans une moindre mesure le mot godillot lui-même sont restés avec un sens similaire mais péjoratif, pour désigner des membres d'un parti politique suivant sans discuter la ligne du parti ou des parlementaires, suivant sans discuter leur gouvernement.

Bref, travaille, obeis, et ferme ta grande gueule!

(Van Gogh)

(Van Gogh)

Est-il vraiment raisonnable de s’étriper pour une paire de croquenots éculés ? La raison inviterait à répondre par la négative. Mais si ces vieux souliers sont peints par Van Gogh, et si les protagonistes de la querelle appartiennent aux deux mondes séparés de la philosophie et de l’histoire de l’art, alors, tout devient possible. C’est ce que démontre Florence de Mèredieu dans son essai au titre (faussement) énigmatique : L’Etre de l’étant de la tatane de Van Gogh.

Le point de départ de ce livre repose sur la controverse qui opposa Martin Heidegger, Meyer Schapiro et Jacques Derrida quant à l’interprétation d’une petite, mais célèbre, toile (37,5 x 45 cm) conservée au Van Gogh Museum d’Amsterdam, Les Souliers, réalisée en 1886. La précision s’impose, car le peintre réalisa plusieurs natures mortes sur ce même thème dans ces années- là. Controverse et non débat, puisque le philosophe allemand évoqua la question en 1935, que l’historien de l’art américain contesta son analyse en 1968 et que le père de la déconstruction déconstruisit (il fallait s’y attendre) le tout en 1977.

Cela dit, cette querelle se présente avant tout comme le prétexte pour l’auteure à une réflexion plus générale sur la valeur interprétative d’un tableau, qu’il soit perçu par un philosophe ou par un historien. Sans conteste – et cela n’échappe pas à Florence de Mèredieu, historienne de formation philosophique –, le premier, surtout s’il ne porte pas de chemise blanche échancrée, évolue dans les hautes sphères conceptuelles, tandis que le second traque humblement, dans des archives poussiéreuses, le témoignage ou le document qui servira sa démarche. Deux visions, donc, de la même œuvre, deux recherches d’une vérité.

Mais, à force de prendre trop de hauteur, le philosophe risque de perdre de vue son sujet pour ne percevoir, finalement, que son nombril et, partant, de livrer une interprétation erronée, tout simplement parce qu’elle ne tient aucun compte des réalités historiques et de la personnalité du peintre. En outre, vouloir « s’immiscer dans le secret même de la production de l’œuvre », qui n’appartient qu’à l’artiste, accroît d’autant la confusion des genres et des idées. On en prend conscience en découvrant les discours heideggérien et derridien à la lumière desquels « l’étant » devient une jolie mare aux canards où nos deux philosophes pataugent péniblement en tentant d’inventer une foule d’éléments, d’axiomes, de motivations, de détails qui n’existent pas, voire s’opposent à la vérité historique. Cette approche, d’autant plus péremptoire qu’elle repose sur l’aléatoire, rappelle singulièrement ce propos du regretté Michel Audiard définissant ainsi les intellectuels du cinéma : « des androgynes hallucinogènes qui […] savent sur John Ford des choses que John Ford ne soupçonne même pas. »

Il est rare que la lecture d’un essai consacré à l’art suscite le rire ; cependant, ici, le lecteur s’amuse de l’humour subtil, érudit et grinçant avec lequel l’auteure règle leur compte aux philosophes (Shapiro se sort en meilleur état de cette confrontation) pour mieux se livrer à une « analyse sociologique et critique du soulier, du godillot, de la chaussure, de la « tatane » ». Voilà pourquoi le lecteur amateur d’art trouvera sans doute, dans ce livre, chaussure à son pied.

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